POLITIQUE - ANALYSE : Les régimes anti-démocratiques portent en eux les germes de leur auto-effondre


Une réflexion de Jean-Jacques Wondo Omanyundu

En RDC, depuis le régime colonial, en passant par la dictature de Mobutu jusqu’aux régimes des Kabila, le système politique central a toujours eu tendance à s’enkyster pour vivre et se replier sur lui-même, sans contact avec son environnement social et loin des préoccupations socio-économiques quotidiennes des gouvernés. La croissance non inclusive du gouvernement Matata en est une illustration. La présente réflexion montre l’issue logique des régimes autocratiques qui mettent à dos leurs populations en se croyant invulnérables.

Les manifestants burkinabès progressent vers le Parlement malgré les sommations de l’armée

En RDC, les différents régimes politiques qui se sont succédé après l’accession du pays à l’indépendance se sont distingués par une diminution des capacités du système politique dont les outputs ne sont souvent pas des réponses à des demandes venant de la base sociale, mais de l’expression de ce que D. Easton appelle les withinputs, c’est-à-dire des demandes créés par le système lui-même[1]. Il s’agit d’une forme de gestion qui fait que les besoins et attentes (inputs) des gouvernés introduits dans le système politique ne correspondent plus aux outputs produits par les autorités politiques. Les besoins de la population, en ce compris des militaires, demeurent en majorité sans solution.

De ce fait, il devient difficile que les gouvernés apportent leur soutien politique aux gouvernants. Il s’installe, dans ce cas, la déflation du pouvoir politique. La conséquence de cette crise de confiance est que les dirigeants ne gouvernent plus par l’autorité et la légitimité qu’aurait dû leur conférer leur pouvoir (au moyen d’un contrat social défini par Jean-Jacques Rousseau[2]), mais par le recours aux moyens abusifs tels que : la monopolisation des médias, les intimidations, les arrestations arbitraires, la corruption généralisée, les faux procès, etc.[3]

Les nombreux textes relatifs au fonctionnement des organes administratifs et des institutions de l’Etat, qui constituent l’essentiel des décisions publiées dans les journaux officiels africains, sont juste des formalités administratives destinées à satisfaire des préoccupations formalistes des membres des structures étatiques mais sans incidence réelle sur les populations[4]. Le professeur Kadony parle d’une inculture ou d’une crise identitaire qui gangrène la société congolaise en amont lors de l’élaboration des lois. Le législateur congolais élabore, de manière récurrente, des lois taillées sur mesure.

La Constitution de la Troisième République, la loi électorale et le code minier peuvent être classés parmi les textes taillés sur mesure. Ceux qui sont protégés par les lois et se hissent d’office au dessus d’elles et deviennent implicitement intouchables. Dans ces conditions, le détournement, le pillage des ressources, la corruption, les injustices sociales criantes, l’impunité deviennent la culture nationale des élites au pouvoir. Dès lors, on constate que les changements sociétaux qui s’opèrent en RDC évoluent dans la dynamique de l’état d’esprit tourné vers la perversion généralisée.[5]

Comme l’avance Vincent Hugueux : « On se contente très souvent en Afrique d’un rituel démocratique qui ne correspond pas à un enracinement d’une tradition pluraliste et d’alternance dans les esprits. On va employer les lexiques et les outils de la démocratie pour sauver les apparences ».[6]

Le modèle étatique européen a été suivi sous l’angle institutionnel et surtout organisationnel (jusqu’à ce jour) ; son esprit, la démocratie, n’a pas été assimilé. Le Burundi, le Rwanda, l’Ouganda, les deux Congo illustrent à merveille cette réalité.

C’est là qu’il faille aller chercher les causes de l’autodestruction de ces régimes de pacotille, dont les actes impopulaires posés au quotidien ne font qu’aggraver la frustration de la population et accentuer la crise de légitimité. Une situation qui exacerbe l’apathie populaire.

Le régime autiste et décadent de Kabila n’a plus vraiment de soutien populaire. Au contraire, ses actes de défi conduisent au retrait et à « démobilisation sociale » entrainant une situation insurrectionnelle ou de révolte des masses populaires et de l’armée, dont les premières cibles seront en premier lieu les représentants du « système » (comme en 1959, aux pillages de 1991 et 1993 et en 1997).

C’est-à-dire, à l’instar de la mousse espagnole, le secteur politique en RDC a toujours eu ses racines en l’air au lieu de les avoir bien enfouies dans le sol (populaire) ; ainsi à la moindre bourrasque populaire ou militaire, tout son édifice s’écroulera comme un château de cartes[7].

Faut-il alors légitimer les coups d’Etat ou les insurrections populaires en Afrique ?

Le cadavre du dictateur sanguinaire libérien Samuel Doe sous bonne escorte des rebelles putschistes

Il est démontré que lorsque un pouvoir restreint l’espace d’expression démocratique et confisque à son peuple ses droits et libertés fondamentaux garantis par la Constitution, seul le recours aux manifestations populaires (violentes ou non) ou le recours aux moyens armés (la guerre étant la continuation de la politique) deviennent les seules alternatives possibles aux mains des contestataires du régime, en ce comprise la majorité de la population. Le Burkina Faso, le Burundi et les événements qui ont suivi la réélection frauduleuse de Denis Sassou Nguesso nous rappellent cette évidence. Un récent rapport publié par un panel d’agences de l’ONU et des ONG alerte sur les risques de troubles graves en RDC dans les mois à venir en cas de non organisation des élections dans les délais constitutionnels[8].

Une réflexion sociopolitique s’impose donc sur la légitimation des Coups d’État et des insurrections populaires compte tenu de leur fréquence en Afrique subsaharienne en particulier. En effet, il se développe une réalité politique africaine qui veut qu’à quelques exceptons près, il devient quasiment impossible d’aboutir à une alternance au pouvoir de manière démocratique.

L’analyse des plus de 70 putschs perpétrés en Afrique depuis les années 1960 révèle que les auteurs de coups d’Etat justifient le plus souvent leur passage à l’acte par des arguments en apparence légitimes mais souvent insuffisants en déclarant vouloir restaurer la démocratie, l’ordre constitutionnel et remettre le pouvoir au peuple (Mobutu, le général Robert Gueï en Côte d’Ivoire en 1999, Museveni en Ouganda LD Kabila, Kagame, Bozizé en RCA ou Dadis Camara en Guinée Conakry) pour le conserver par la suite durablement[9].

La confiscation et la concentration des pouvoirs (Exécutif, parlementaire, judiciaire) et des organes d’appui à la démocratie et à l’Etat de droit (CENI, presse, armée…) entre les mains d’une seule personne ou d’une poignée de personnes, généralement à base ethno-communautariste, verrouillent toute possibilité d’accession au pouvoir par la voie des élections libres, transparentes et démocratiques (Mobutu, Kabila père et fils, Kagame, Museveni, Dos Santos, Sassou Nguesso, Biya, Bozizé, Mugabe, Tandja, Compaoré, Nkurunziza, …). Cela avec pour corollaire de cristalliser la polarisation de la tension et des mécontentements populaires contre ces régimes en multipliant les possibilités d’une insurrection populaire ou d’une prise de pouvoir par la force par le renversement du régime par ou l’élimination du président qui personnifie à lui seul tout le régime qui se repose quasi entièrement sur sa seule tête (Mobutu, Habyarimana, Bozizé…).

Faut-il encore le rappeler qu’en RDC, chaque fois qu’il y a eu une alternance au pouvoir, cela ne s’est opéré que par un coup d’état militaire ou à la suite d’une rébellion ou d’un assassinat impliquant les militaires. Les indicateurs politiques actuels tendent à confirmer cette réalité dans un avenir proche. Tous les ingrédients pour une alternance non démocratique semblent réunis et ne cessent de s’accumuler, d’autant que Kabila ne laisse plus d’autre choix à ses adversaires politiques que le recours à la violence.

Ce type d’alternance à la tête du pays est souvent facilité par la faiblesse de Etat et des institutions sécuritaires (ne reposant que sur la garde prétorienne qui fuit généralement chaque fois que le président est renversé), le déficit de légitimité des animateurs politiques, la quasi absence de cohésion nationale du fait d’une gouvernance ethnorégionaliste, discriminatoire, patrimonialiste et clientéliste à outrance.

Conclusion

Pour le régime actuel en RDC, cela n’est plus qu’une question de temps. Tous les ingrédients du cocktail explosif sont bien présents car créés par le régime mui-même. Il ne manque plus que l’étincelle qui mette le feu aux poudres ou qu’on agite juste un peu la marmite sous pression pour que le règne des Kabila père et fils soit vite conjugué au passé. Les signes des temps sociopolitiques (dissensions dans le régime, tentatives de coalition de l’opposition, manifestations populaires), socioéconomiques (effondrement de l’économie et de la croissance, recours à la planche à billets), diplomatiques (menaces de sanctions et alignement diplomatique de la communauté internationale) et sécuritaires (guerres des généraux, désertions dans l’armée et même au sein du régiment de sécurité rapprochée de Kabila, menaces de mutineries par les troupes de la base), etc. sont annonciateurs de la fin du régime. A moins d’être un kamikaze politique de type djihadiste. Il faut retenir que les coups d’Etat surviennent généralement lorsque la démocratie montre ses limites. A bon entendeur…

Jean-Jacques Wondo Omanyundu

source : desc-wondo.org

Références

[1] D. Easton, A system analysis of political life, New York, John Wiley & Sons, 1965.

[2] Selon Jean-Jacques Rousseau, la rupture du contrat social entraine le retour à l’état de nature, primitif, animal, « tyrannique et vain ». Une société qui rompt son contrat social ne serait plus une société libre.

[3] Kadony Nguway Kpalaingu, « Reconstruction de l’Etat : défi de la décentralisation et de la gouvernance locale de la 3ème République Démocratique du Congo, in Les Défis de la Consolidation de la Paix en République Démocratique du Congo (RDC), Africa Peace Reaserch Series numéro 2, University of Bradford, 2008, p.53.

[4] Dimitri-Georges Lavroff, Régimes militaires et développement politique en Afrique noire, Persée, Revue française de science politique, XXII (5), Octobre 1972, p.980.

[5] Kadony Nguway Kpalaingu, op. cit.,p.48.

[6] Vincent Hugueux, Le problème de la démocratie en Afrique : entre dictatures et refus du modèle occidental. Posté le 9 avril 2014 | Catégorie: Les dossiers de presse. http://blog.ac-rouen.fr/lyc-bloch-notes/2014/04/09/le-probleme-de-la-democratie-en-afrique-entre-dictatures-et-refus-du-modele-occidental/. « Vincent Hugueux : La démocratie est bel et bien possible en Afrique » in http://ivoireinfo.com/archives/5170, 4 juin 2012.

[7] JJ Wondo O, Les armées au Congo-Kinshasa. Radioscopie de la Force publique aux FARDC, 2è Ed, Monde Nouveau/Afrique Nouvelle, Suisse, Avril 2013, p.49.

[8] https://interagencystandingcommittee.org/system/files/iasc_early_warning_jun_to_nov_2016.pdf.

[9] http://desc-wondo.org/fr/coups-detat-et-militarocratie-en-afrique-post-independance-jj-wondo/#sthash.7rAASbuO.dpuf.

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