BÉNIN - CULTURE : Amagbégnon, le pouvoir du verbe : « J’écris mes textes à l’encre de la culture vau


L’allure sportive, le regard vif et philosophique, l’homme que j’ai rencontré ce soir du 6 mai 2016 sur l’un des lieux de spectacle de l’Institut Français de Cotonou appartient à la dernière génération de slameurs béninois. Si je ne devais m’en tenir qu’à cela, il ne vaut sûrement pas une interview.

Cependant, sa vision de cet art très peu connu du public a révolutionné son univers. Venu au slam en 2013, Amagbégnon, le pouvoir du verbe en a déjà fait un métier. Doté d’un style atypique, cet ouvrier des mots a choisi comme langue d’expression le Fon et le Mina, deux dialectes couramment parlés dans le Sud Bénin.

Et puis quand l’inspiration le visite, sa plume s’exprime à l’encre de la culture vaudou et de la sagesse du Fâ « science africaine de la divination ».

Rencontre avec un artiste qui dit venir de « là où le Saint-Esprit est invoqué avec l’huile rouge, de la farine de maïs et du sang frais d’animal immolé »

Africana Network : Bonjour Amagbégnon ! Comment l’homme est-il venu slam ?

Amagbégnon : Amagbégnon Eklu à l’état civil, Amagbégnon, le pouvoir du verbe, ne fais pas partie d’une génération spontanée de slameur .Au collège, je faisais la musique de mon époque, c’est-à-dire le rap. Donc tout le temps, c’était de l’égotrip. Avec un peu de recul, je me suis demandé, mais à quoi ça sert de dire à tout bout de champ, je suis le meilleur alors que personne ne discute rien avec toi. Alors, je me suis orienté vers le rap conscient. Toujours dans le souci de me démarquer, j’ai commencé à rapper sur des notes de piano. Ce qui ne diffère pas pour autant du slam.C’est ainsi que j’ai rencontré ce genre musical et depuis c’est l’amour passionnel.

A NW : Vous êtes l’un des rares artistes béninois à slamer en langue locale en Fon et en Mina notamment, pourquoi ce choix ?

A : Au-delà de tout, à l’ère de la mondialisation, je pense que nos langues sont quelques peu vouées à une disparition et il fallait y répondre. Il fallait remettre en valeur nos cultures, notre identité à travers notre patrimoine oral, culturel et cultuel. Je sais aussi qu’à la base, nous avons un peuple qui est majoritairement analphabète .63% de notre population parle la langue fongbé.Alors à quoi bon leur parler la langue du colon qu’ils comprennent à peine. Voilà ce qui m’a amené à slamer en langue.

A NW : Slamer en langue locale implique une maîtrise parfaite de ces dialectes est-il toujours plus facile de construire ces rimes dans ces langues qu’en Français ?

A : Bien sûr que oui ! Je ne suis pas de ceux qui réfléchissent dans une langue pour écrire dans une autre. Si je veux écrire un texte en fon, je réfléchis en fon et je l’écris. Du moment où ce que je pense est clair, je l’accouche librement. Je ne force pas les choses.

A NW : Quels sont les différents sujets que votre slam aborde ?

A : Les sujets que j’aborde dans mes textes ont trait au Fâ et au Vodou parce que par ignorance beaucoup jettent le dédain sur le vodou, mais je pense que le principal problème, c’est qu’ils ne prennent pas le temps de saisir la portée de nos richesses ancestrales. Et c’est un mal. C’est un mal contre lequel, je n’ai forcément pas la prétention d’y remédier, mais je pense pouvoir faire ce que je dois. Je veux partager avec mes concitoyens ce que je crois connaître du Fâ et du Vaudou.

Le vaudou c’est la tolérance, c’est la rigueur, c’est le sens du bien, du bon et du beau. Et le Fâ est plein de sagesse. L’entité « Loxo Akan » qui nous enseigne l’éthique de la parole dit par exemple ceci

« Lorsque la parole n’est pas plus belle que le silence, mieux vaut se taire que de causer des nuisances. Mensonges calomnies, jalousies, mieux vaut se taire que de cracher des vilenies ». Si je déborde sur un autre aspect de cette sagesse, l’entité « Loxo xa » nous enseigne que « le salut et le réconfort sont au bout de l’effort ».C’est plein de valeurs qu’on essaie de diaboliser constamment.

A NW : Quels sont les compétitions auxquelles vous avez participé et les récompenses glanées ?

A : Je suis venu au slam en 2013 à travers le concours national de slam dénommé « Bénin slam » qui m’a consacré révélation slam de l’année. C’était ma première compétition. J’ai participé aussi à la « Grande Nuit du Slam » ainsi qu’au « Slam Lady », deux compétitions qui se sont déroulées ici à l’Institut Français de Cotonou. J’ai aussi pris part au Festival International de slam théâtralisé à Porto-Novo et à plusieurs ateliers d’écriture. Il faut dire que l’univers du slam au Bénin n’est pas jonché de récompense. En dehors du prix de la révélation du slam 2013, j’ai aussi été consacré champion de la coupe du mot de slam en 2015 et c’est tout.

A NW : Votre art vous a-t-il déjà porté hors des frontières du Bénin ?

A : Oui, j’ai eu à participer au festival « Bissap Slam » à Lomé au Togo. Pour le reste, nous avons une tournée qui est prévue au Cameroun, au Congo et au Rwanda. A mesure que le temps passe, je vous donnerai les dates et des lieux.

A NW : Quels sont les difficultés que vous rencontrez dans l’exercice de cet art ?

A : Jusque-là, le slam n’est pas pour autant connu du grand public, et cela complique les choses parce que quelque part la passion qui ne te nourrit pas est un poison. Les difficultés que nous avons principalement, c’est le manque d’accompagnement parce qu’il y a assez de talents qui croupissent dans les quatre murs.

A NW : Au vu de ces difficultés, est-ce que le slam nourrit son homme au Bénin ?

A : Le slam nourrit son homme. Je vis du slam. Ce n’est pas un mérite, c’est une grâce parce que je suis banalement à quatre prestations en moyenne par mois .Chaque week-end, je suis sur scène. Ma philosophie est très simple, Quand tu as l’inspiration, c’est la nature qui te passe les commandes et cette même nature reviendra acheter ce qu’elle t’a demandé de fabriquer. Si au moment où l’inspiration t’a visité, tu as fait ton travail, quand la nature passera tu auras aussi de quoi vivre. Je me contente juste de faire mon travail et jusque-là, les opportunités pour m’exprimer n’ont pas manqué.

A NW : Est-ce que vous avez déjà produit un album comme certains de vos pairs ?

A : Je n’ai pas encore d’album à mon actif, cependant j’ai fait un single le 12 janvier 2016 intitulé « Kanflan ». Ce single est un appel à la vérité. La préoccupation principale est mon inquiétude sur la qualité du leggs.Aujourd’hui, dans les rues de Cotonou, c’est avec grande facilité que vous verrez un père de famille insulté à côté d’un petit garçon .Et au même moment, ces derniers sont les premiers à se plaindre du manque de respect des plus jeunes. Désolé ! mais c’est ce qu’on a vu faire qu’on fera.D’où le refrain qui dit ceci : « Kanflan, c’est au bout de l’ancienne corde qu’on tresse la nouvelle. Comment tresser cette dernière si l’ancienne qui devrait servir de socle est fissurée par le désir charnel ».

A NW : Si on vous demandait de déclamer quelques vers pour les lecteurs d’Africana, que leur diriez-vous ?

A : « Je viens de là où le Saint-Esprit est invoqué avec de l’huile rouge, de la farine de maïs et du sang frais d’animal immolé. Je viens de là ou on se désaltère à la fontaine du Zinli (danse guerrière des Danxomènou), du Toba et du Tèkè (rythme du Nord-Bénin).Je viens de là où le futur s’installe dans le fauteuil du présent à travers le yèkèyèkè.Ma plume se chausse des lunettes de divinités, car j’ai compris que la vie est faite de plus de serrures que de clé. Alors pour voir clair dans mes rêves, je fais le ménage dans mes cauchemars. Pour être maître de mon destin, il a fallu être esclave de mon savoir. Amagbégnon, le pouvoir du verbe. »

Amagbégnon, Merci

Par Rufin PATINVOH

#culture #CHRONIQUES #CultureAfrica

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