BÉNIN - PORTRAIT : Sagbohan Danialou, l’homme qui parlait aux instruments de musique.


Il appartient à la toute première génération de musiciens béninois. Artiste de génie, Sagbohan Danialou s’est essayé avec succès à plusieurs instruments de musique dès sa prime jeunesse. D’abord percussionniste, joueur de Tam -tam et batteur dans Black Santiago et Poly Rythmo, célèbres orchestres du Dahomey, le « Hagbè » est doucement venu à la chanson. Capable d’assurer le spectacle à lui tout seul en jouant et en chantant, ces pairs en sont venus à l’appeler l’homme-orchestre. Retour sur la vie artistique de l’inventeur du Kakagbo (un rythme vodou modernisé ndlr).

Il est une légende vivante de la musique béninoise et son titre d’homme-orchestre renforce sa réputation de musicien talentueux. Sagbohan Danialou, chanteur et compositeur de génie pousse ses premiers cris à Epkè, une banlieue de Porto-Novo vers 1951.

A l’âge de 15 ans, le jeune Daniel s’éprend de la musique. Il commence par fréquenter les orchestres de musique afro-cubaine de la capitale. L’esprit occupé par sa passion, il ignorait que son père qui se surprenait des absences répétées de son fils dans le domaine familial l’espionnait. Le patriarche découvre alors qu’il jouait aux Congas et entrepris de le surprendre à l’œuvre. Un soir, il achète discrètement un ticket d’entrée d’un concert auquel Daniel assistait. Il entre, s’approche de la scène, monte et saisit son fils par le col et lui dit furieux.

« Toi tu joues dans un orchestre qui joue la musique ou l’homme dans coller contre la femme ?».

Il lui colle deux gifles, mais il ignorait que son fils avait déjà un petit monde de fan acquis à la cause de son talent.

Le public furieux s’empare donc du père de Daniel et le jette dehors. L’enfant se relève et se remet aux Congas. Cette scène consacre la naissance d’une star

Une étoile était née

Le jeune Sagbohan âgé maintenant de 16 ans, décide d’apprendre la céramique, un métier pour lequel son père voulait coûte que coûte l’initié. A ses heures perdues, il joue comme percussionniste et peaufine ses premières gammes sur les hits du mythique chanteur afro- américain James Brown.

Quelques mois on suffit pour qu’il entre dans une formation de six musiciens. Il y joue évidemment comme percussionniste moderne et traditionnel et s’intéresse aussi au tam-tam. À 17 ans, il intègre le premier orchestre du Bénin, Los Commandos dirigé par El Rego. Il découvre un autre instrument, la batterie qui le passionne. En plus d’être percussionniste, il veut devenir batteur. Il profite de l’absence, un samedi soir du batteur de l’orchestre pour s’installer aux commandes de l’instrument alors qu’il n’y avait auparavant jamais touché. Son coup d’essai est un coup de maître. Il est ovationné par le public qui découvre son génie. Avec cette prestation, il gagne la deuxième batterie du Dahomey offerte par le généreux gérant du bar dans lequel il s’était produit.

En 1970, le célèbre compositeur et trompettiste Ignace de Souza, créateur de l’orchestre Black Santiago quitte le Ghana pour le Bénin. Il remanie le groupe de musique et intègre Sagbohan Danialou qui joue comme percussionniste et timbalero. Le jeune musicien ravit la vedette au reste de la troupe et devient l’homme le plus adulé des Black Santiago.

L’année 1971 voit l’orchestre se rendre au Nigéria pour assurer la première partie de Fela Ransome Kuti au club Kacadu à Lagos. Sagbohan qui était alors à la batterie épate Fela qui lui confie après le concert. « Toi, tu es dangereux ».

De la percussion à la chanson

Au cours de l’année 1972, Black Santiago enregistre plusieurs 45 tours. Sagbohan Danialou y figure comme chanteur mais sa voix encore fluette à peine à s’imposer.

Cependant, sur certains morceaux comme « Gbe O Houzou », qu’il interprète il exprime tout son talent. On a peine à croire qu’il n’est pas l’auteur de la chanson.

Sur un autre enregistrement des Black Santiago, on découvre « Zangbéto », la première composition de l’artiste. Ce morceau d’influence vodou connaît un franc succès. Les « Zangbéto » sont en effet, des masques vodou très populaires au Bénin. La présence de Sagbohan à la batterie qui accompagne ce titre rend plus formidable cette chanson aux allures révolutionnaires et guerrières.

Deux ans plus tard le jeune musicien enregistre sous le nom de Danny Sagbohan ses deux premières compositions avec l’orchestre Poly Rythmo. Au cours de l’enregistrement Daniel découvre qu’il pouvait chanter tout en jouant de la batterie. En effet, celui qui devrait jouer l’instrument en l’occurrence Léopold Yéhouéssi rentré d’une tournée éreintante au Nigéria cède sa place à Sagbohan qui réussit avec brio a chanté et a joué à la fois. C’est le début de la légende de l’homme-orchestre.

«Gbèto vivi », l’un des morceaux qu’il chante au cours de cet enregistrement le révèle vraiment au grand public. Cette chanson montre à tous la texture atypique de sa voix.

Malgré son flirt avec l’orchestre Poly Rythmo, Sagbohan ne s’éloigne pas des Black Santiago.

En 1977, il enregistre avec le groupe un 45 tour en Côte d’ Ivoire sous le célèbre label Badmos du producteur nigérian Raimi Gbadamassi. Sur le disque, Sagbohan se fait remarquer avec deux chansons « Acheke » pour honorer ce plat national ivoirien de semoule accompagné de poisson puis « Programme Changé », un morceau très populaire au Bénin.

Cette même année, il sort son premier album solo. L’artiste déjà fin connaisseur de la musique fait appel des musiciens de renommée panafricaine comme le Camerounais Louis Wasson à la guitare et Epanda Kandja à la basse et au clavier.

« Mi Na Gan », le titre qui figure dans le répertoire de cet album montre l’affection du musicien pour le rythme « Kakagbo », un rythme vaudou qu’il modernise.

Un talent au service de la révolution

Sous le régime marxiste-léniniste du Général Mathieu Kérékou, Sagbohan Danialou devient le chef d’orchestre de la Banque Commerciale du Bénin (BCB) en 1978, un orchestre au service de la propagande. Les artistes travaillaient dans l’institution financière dans la journée et le soir se produisaient. Excepté le natif d’Ekpè, il y avait aussi des musiciens célèbres de l’époque comme Bluecky d’ Almeida, Célestin Gbedjinou, Ambroise Akoha et le frère d’Angélique Kidjo, Oscar Kidjo.

Au sein de cet orchestre Sagbohan chante « Nuwame » sur une musique reggae qui prend des dimensions religieuses sur le timbre vocal de l’artiste. Un morceau qu’il va réenregistrer plus tard sur un nouvel arrangement.

L’année suivante, Sagbohan Danialou sort avec la participation de Tidiani Koné le célèbre saxophoniste malien le titre « A Non Yi Go », une chanson mélancolique qui figure sur son deuxième album au même titre que « Ossin » (l’eau) qui parle de l’importance de ce liquide dans la vie, « Suru » (patience) qui aborde le revers de la fortune. Notons que cette année-là, l’artiste a aussi collaboré avec d’autres artistes béninois à l’image du non moins célèbre Stanislas Tohon.

A l’avènement de la démocratie en 1990, à la faveur de la conférence nationale du Bénin, l’homme de Dowa (quartier de Porto-Novo) chante la sagesse du Général Mathieu Kérékou et des forces armées béninoises

Hommage aux Forces armées béninoises

Sagbohan Danialou sur le titre « hommage aux forces armées béninoise » revient en chanson sur l’histoire politique du pays au cours de la révolution et aussi sur la clairvoyance de l’ancien président du pays qui a accepté sans mot dire les conclusions de la conférence nationale. Un acte héroïque qui consacre l’entrée du pays sous l’ère démocratique.

« c’est le respect des conclusions de cette conférence par le président béninois Mathieu Kérékou qui a permis de prendre un nouveau départ. Pour cela, j’ai estimé qu’il fallait lui dédier une chanson » expliquait l’artiste au site d’informations Afrik.com.

Il évoque aussi sur ce titre la vaillance et la sagesse des forces armées béninoises. Depuis les années 90, le musicien a produit d’autres albums et mit sa voix au service de la cause des femmes et des enfants.

Son dernier album sur lequel on retrouve des titres phares comme « Seyi », «Alouè » a connu un grand succès. Le chanteur à qui on reproche de n’avoir pas fait une carrière internationale à l’image d’Angélique Kidjo en dépit de son talent exceptionnel trouve en ces assertions, un mauvais procès.

« C’est dommage que les gens pensent cela, je suis très fier de ce que j’ai fait. Cependant, j’ai choisi d’avoir une famille et de vivre avec elle » dit-il.

Notons que Sagbohan est père de six enfants dont l’aîné Djibril Sagbohan est décédé en 2013 à cause d’une intoxication alimentaire.

Le Hagbè (surnom que lui ont donné ses fans qui veut dire en langue Goungbé « Camarade ») qui compte plus d’une trentaine d’années de carrière artistique à son chevet, n’a pas le sentiment d’avoir tout accompli.

« Je ne suis pas encore satisfait du travail que j’ai accompli. Je veux aller plus loin et faire mieux. Je suis un perfectionniste. Néanmoins, je suis heureux de la vie que je mène. Il faut vivre en ayant soin de laisser derrière soi une trace sinon l’histoire n’existerait pas » dit-il.

Ces propos se perçoivent mieux à la lumière de cette phrase pleine de sagesse « La vieillesse, c’est le temps qu’on a devant soi ».Que la vie lui accorde alors plus de temps pour qu’il continue à égayer les mélomanes béninois.

Bernardin PATINVOH, pour AFRICANA NETWORK.

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