ADAMA WADE INTERVIEW : « Le destin de l’Afrique n’est pas à Washington ».


Dans cette autre interview que nous vous proposons, nous recevons un confrère qui est allé au-delà du recueil au quotidien de l’information. En effet, Adama Wade vient de publier ‘’En finir avec le mythe de Tarzan’’ (133 pages ; Ed. L’harmattan). A travers cet essai, fruit d’une patiente observation et d’une analyse critique des rapports entre l’Afrique et ses partenaires, le directeur de publication de Financial Afrik remet de nouveau en débat la question du « complexe d’infériorité » de l’Africain vis-à-vis de son partenaire réel ou potentiel. Dans ce livre, Adama Wade, fort d’une certaine maîtrise des rapports notamment économiques entre l’Afrique et le reste du monde, s’essaie à démontrer que les blocages psychologiques que les Africains ont hérités de la traite négrière, puis de la colonisation, sont encore un frein à l’essor du continent. Et dans cette interview, il s’en explique…

Ledjely.com : Tout d’abord, n’est-il pas étonnant que ce soit vous, qui suivez au jour le jour les transformations économiques en Afrique, qui écriviez ce livre ?

Adama Wade : Il serait effectivement paradoxal à première vue qu’un journaliste qui suit l’évolution économique du continent africain depuis le début des années 2000, doute des progrès réalisés par le continent. En dépit de son titre, ce livre ne remet pas en cause les performances quantitatives enregistrées par le continent. Il y a eu effectivement un accroissement moyen de plus de 5 % du PIB de l’Afrique entre 2000 et 2014. Des pays non pétroliers du Nord du continent (Maroc) comme de l’Est (Ethiopie, Rwanda) connaissent d’importantes avancées. Cependant, il serait difficile d’occulter la trop lente progression du PIB par tête d’habitant (aux environs de 1200 dollars -en dollars constants -de l’an 2000 contre 4000 pour l’Amérique Latine et les Caraïbes) et, entre autres, les taux encore élevés de la pauvreté (environ 40% d’africains vivent avec un revenu en dessous de 1 dollars). Sans dénier la portée de ce progrès, il est utile de rappeler que l’Afrique reste à la traîne en termes d’indice de développement humain (classement PNUD) et cumule des paradoxes scandaleux en termes d’accès à l’électricité (en 2015, 700 millions n’étaient pas raccordés) et à l’eau potable. Bref, l’exemple de l’Afrique subsaharienne illustre bien la critique de l’ancien président Ghanéen, John Kuffour qui disait qu’«on ne mange pas le PIB» ou encore du premier ministre britannique, David Cameron, qui soulignait qu’« un tremblement de terre pouvait aussi augmenter le PIB». En clair, tout en saluant les progrès réalisés par le continent, nous nous interrogeons dans ce livre sur les limites de ce que certains ont cru appeler « miracle africain ». En définitive, notre effort d’analyse a porté moins sur la conjoncture économique que sur le cadre structurel et les déterminants du rapport entre l’Afrique et ses partenaires traditionnels.

Dans ‘’En finir avec le mythe de Tarzan’’, vous revenez en effet sur la question du complexe du Nègre face à « L’autre » au point d’en faire encore un des facteurs qui empêchent l’Afrique de s’en sortir. En quoi le phénomène est-il toujours d’ampleur ?

En effet, nous analysons dans ce livre le complexe africain. Mais il s’agirait, pour résumer, moins du comportement psychologique des individus (gouvernés sous tous les cieux par leurs égoïsmes rationnels) que des rapports déséquilibrés, de nos systèmes de représentation du monde, de nos systèmes d’Etat, de nos référentiels académiques par rapport à l’autre. N’ayant pas été suivies de décolonisation réelle du champ économique et culturel, nos indépendances ont laissé subsister une architecture mentale et un ensemble de liens de subordination qui font que le rapport colonisateur-colonisé d’hier semble persister, renaître et prospérer sous de nouvelles formes. L’Afrique, dans sa partie subsaharienne, celle que le philosophe Hegel appelait « ahistorique », est engluée aujourd’hui dans un système de pensées, d’attitudes et de dépendances entretenues par des élites imbues de pouvoir. A l’inverse de l’Asie où des dirigismes éclairés ont réalisés des miracles en un temps court, les leaders africains d’aujourd’hui n’arrivent pas à générer des solutions de développement concrètes et rationnelles. Comment croire à des progrès quand des milliers de jeunes africains, fuyant sans doute l’émergence, sombrent dans la Méditerranée ?

Comment expliquer qu’en dépit de tout le travail de démythification de l’homme blanc qui a été abattu et du phénomène de la mondialisation, cette problématique se pose encore à l’Africain ?

Il ne s’agit pas de l’homme blanc mais plutôt de refondation du rapport complexe qu’entretient l’africain vis-à-vis de ses partenaires, blancs ou jaunes. L’un des premiers principes concerne l’égalité dans la liberté de circulation. Il est à ce propos inconcevable au vu des siècles de combat pour la libération de l’homme noir, pour la fin de l’esclavage et, bien plus tard, la fin des discriminations dans les transports (intervenue seulement en 1965 dans une grande démocratie comme les USA), qu’on accepte encore aujourd’hui qu’un africain subisse cette inégalité discriminatoire, qu’est le visa. Il s’agit, à y regarder de près, d’une discrimination réglementaire qui handicape les citoyens ordinaires dans la mondialisation. C’est du devoir des Etats et des élites africains de procéder à un inventaire global de tous les rapports de ce type qui nous lient à nos partenaires. Y renoncer c’est trahir Nelson Mandela qui s’est battu toute la vie pour l’égalité de traitement entre noirs et blancs.

Tout au long de votre livre, il ressort de vos constats que l’Africain est prédisposé à la soumission. N’est-ce pas une manière implicite de légitimer la condescendance que bien de partenaires ont à l’égard du continent africain ?

Non, l’africain n’est pas prédisposé à la soumission. Par contre, l’architecture complexe qui relie l’africain à ses partenaires en fait un être inférieur de fait et de droit dans la circulation et la liberté d’établissement. L’absence de la réciprocité dans les flux des personnes physiques constitue une entrave à la libre concurrence et contribue à la sous- valorisation de la condition d’africain dans le marché mondial. Bien au contraire, c’est en reléguant ce sujet délicat au rang des tabous qu’on contribue à légitimer cette «condescendance» que vous évoquez. Le vrai enjeu, derrière cette exigence de réciprocité, est aujourd’hui d’abattre les derniers vestiges hérités des théories fascistes de supériorité de certaines races pour construire cette humanité intégrale et complète. Le mythe de Tarzan est un credo pour la libération de l’homme tout court.

Comment se fait-il que les élites africaines en particulier, à l’image notamment de ce qui s’est passé en Asie, n’arrivent pas à se défaire de ce complexe ?

A la différence de l’Afrique, la Chine de Mao a su déconstruire la colonie pour ériger une nouvelle nation fondée sur la satisfaction des besoins primaires des Chinois. Beaucoup de pays asiatiques ont procédé à des processus de nationalisation de l’outil de production au lendemain de l’indépendance là où les pas africains se sont limités à la nationalisation de la fonction publique. En outre, dans tout le sud-est asiatique, nous avons vu en œuvre l’Etat développementiste et l’Etat actionnaire comme ordonnateurs de l’économie et défenseurs de l’intérêt général. Ce n’est pas le cas dans la partie subsaharienne du continent africain où les indigènes sont restés jusqu’à très récemment éloignés des outils de production. Le secteur privé africain a des centres de décisions éloignés des sites de production. L’Afrique est le seul endroit au monde où l’autochtone occupe une part marginale dans l’actionnariat du privé. L’autre facteur qui accentue cette différence avec l’Asie c’est le fait d’avoir des Etats africains studieux soumis aux préceptes de la Banque Mondiale et du FMI, deux institutions qui ont largement contribué dans les années 90 aux démembrements des entreprises publiques et, en définitive, à la faillite de l’intérêt général.

Pour illustrer la théorie du complexe psychologique que l’Afrique continuerait à nourrir vis-à-vis notamment de l’occident, vous évoquez entre autres, le fait pour bien de femmes du continent d’aller accoucher en Europe ou aux Etats-Unis pour permettre aux futurs nouveau-nés d’avoir la nationalité de leurs pays de naissance. Mais dans ce cas de figure, ne s’agit-il pas en réalité de la fuite légitime d’une conjoncture objectivement désarmante ? En d’autres termes, n’est-ce pas un phénomène de circonstance ?

Tout à fait d’accord avec vous. Les familles qui préfèrent donner naissance à Londres, Paris ou New York, s’inscrivent dans une réaction légitime face à un système inquiétant qu’est l’Afrique d’aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’un phénomène de conjoncture mais plutôt d’une donnée de structure au regard du comportement général des élites. Les africains fortunés qui investissent licitement ou illicitement en dehors du continent s’inscrivent aussi dans cette réaction légitime. Plus de 1000 milliards de dollars (l’équivalent de l’aide publique au développement) ont été illicitement transférés du continent entre 1960 et 2000 selon le rapport Tabo Mbeki. Ces investissements à l’étranger répondent, tout d’ailleurs comme le flux d’immigrés clandestins, à des considérations légitimes et rationnelles. En fait, tout se passe comme si les africains ont perdu foi en leur continent et voudraient, riches comme pauvre, y présenter la plus faible exposition au risque possible. Ces investissements individuels dans les nationalités de repli constituent un prix onéreux et aléatoire face à l’absence d’une réponse collective des Etats africains.

Cependant, de plus en plus, les jeunes africains formés dans les écoles occidentales manifestent l’envie de revenir se mettre au service de leurs pays respectifs. Cette tendance n’est-elle suffisante pour envisager la fin de l’afro-pessimisme ?

La tendance encore marginale du retour de la diaspora se heurte d’une part à sa limite d’absorption par des économies encore au stade d’exportation de matières premières non transformées. D’autre part, ce retour s’il est souhaitable à concurrence des besoins du marché, ne doit pas être une condition sine qua none.

Quant à l’afro-pessimisme, il s’agit plutôt d’une école de pensée pétrie de préjugés et portée par de grands théoriciens de l’Economie qui disaient dans les années 70 que l’Afrique ne pouvait se développer du fait des limites naturelles imposées par le climat tropical et de ses instituons sociales réfractaires à l’économie moderne. Je m’inscris en faux contre ces systèmes de valeurs tout en émettant le souhait que l’Afrique place la réciprocité au rang de ses programmes nationaux, régionaux et continentaux.

Quand on vous lit, on est tenté de voir les espoirs que de grandes personnalités de la trempe de Barack Obama disent placer dans le futur de l’Afrique, comme une simple propagande diplomatique. Est-ce le cas ?

Le futur de l’Afrique sera ce que nous en ferons. En 2050, nous serons un continent de 2,5 milliards d’habitants avec un important potentiel en énergies renouvelables et en ressources naturelles. L’histoire de ces 50 ans d’indépendance nous apprend ce que d’autres comme Adam Smith avaient déjà dit, à savoir qu’il n y a de richesses que des hommes. De notre capacité à former notre jeunesse et à nous défaire des entraves du passé dépendra notre futur. Notre destin est entre nos mains et non à Washington.

En dépit du pessimisme avec lequel vous entrevoyez l’avenir de l’Afrique, y a-t-il des raisons d’espoir ? Et quelles pourraient être les raisons de cet espoir ?

Je ne suis pas du tout pessimiste quant à la capacité de se transcender. Je suis plutôt critique vis-à-vis des politiques de développement en œuvre et des attitudes des élites qui ont tendance à désinvestir le continent. L’espoir viendra de notre capacité à proposer et à mettre en place avec les partenaires des démarches rationnelles pour rééquilibrer les rapports entre africain et non africain. Je continue à penser que l’on ne doit pas être pénalisé ou privilégié du seul fait du lieu de naissance et être exigible ou exonéré d’un certificat d’affranchissement pour pouvoir circuler dans le monde.

Propos recueillis par Boubacar Sanso Barry

Source : ledjely.com

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