LA DERNIERE AMBASSADE ROYALE ITINERANTE MALGACHE DE 1882


« Le Japon de l’Océan indien » !

Ainsi fut qualifiée Madagascar par certains observateurs étrangers de la fin des années 1860, tant des progrès furent enregistrés matériellement et socialement, qui sont toutefois moins le fait de Rainilaiarivony, un Premier ministre omnipotent essentiellement soucieux des intérêts des siens, que des Malgaches eux-mêmes, désormais ouverts sur le monde depuis que les derniers rois bâtisseurs que furent Radama 1er dans les années 1810-20 et Radama II pendant son règne éphémère d’une vingtaine de mois, leur avaient cumulativement fait goûter les bienfaits de l’avancée civilisationnelle.

En réalité, le Japon est déjà loin, très loin devant : la « Restauration de Meiji » (Meiji Ishin) correspond à la modernisation des institutions, l’ouverture du pays, l’abolition du shogunat dès le 3 janvier 1868 avec la pleine restitution à l’Empereur de toutes ses prérogatives, le transfert du centre du pouvoir à Edo, baptisée Tokyo, la « capitale de l’Est », la conversion des « Bushi » (la classe des samuraï) dans la modernité d’une administration au service du peuple, et l’émergence généralisée d’une bourgeoisie active et créative, etc… Bref, toutes ces transformations fondamentales qui font du Japon, concentré sur lui-même mais ouvert au monde, une grande puissance en devenir.

La France, quant à elle, très affaiblie par la guerre avec le puissant empire allemand, amputée de l’Alsace-Lorraine, ne se relève que très difficilement sur le plan européen tout en s’activant à l’international avec ses conquêtes coloniales, mais avec Madagascar elle perd davantage de terrain, c’est le cas de le dire puisque les troupes malgaches occupent depuis plusieurs mois la côte de Sambirano considérée par les Français comme étant sous leur protectorat. Et ne voilà-t-il pas qu’à la mort de Jean Laborde le 27 décembre 1878 le gouvernement malgache refuse de reconnaître les droits de ses héritiers en avançant l’argument selon lequel il est interdit aux étrangers de posséder des terres à Madagascar.

En riposte, la France s’apprête à envoyer une force expéditionnaire. Le gouvernement malgache s’apprête à recevoir de la part de la France une notification en due forme de déclaration de guerre à la suite du départ d’Antananarivo le 21 mai 1881 de Baudais, consul de France. A nouveau, comme en 1836, afin de prévenir toute agression sur son territoire et rechercher des alliances avec les autres grandes puissances, Madagascar décide d’envoyer dans la précipitation une ambassade itinérante.

Le 19 juillet 1882, la reine Ranavalona II s’adresse aux puissances étrangères en ces termes, qu’elle transpose en forme de lettres de créances confiées au chef de l’ambassade itinérante : « Nous venons Vous saluer par les présentes et Vous annoncer que Nous avons choisi des personnalités de toute confiance, Ravoninahitriniarivo (15 honneurs), Officer du Palais, Ministre des relations extérieures, et Ramaniraka (14 honneurs), Officier du Palais, un de Nos conseillers privés, comme ambassadeurs plénipotentiaires… Nous déclarons leur avoir donné pleins pouvoirs pour traiter les affaires au sujet desquelles Nous les avons envoyés ». La même forme de lettres de créances est ainsi adressée aux chefs d’Etat français, anglais, allemand et américain.

L’ambassade se forme aussitôt le lendemain 20 juillet 1882. Les leçons des échecs passés lors des ambassades de 1836 et de 1863, lesquelles étaient pourvues de pouvoirs accréditifs insuffisants ou ambigus, sont ainsi retenues et mises en application, car cette ambassade de 1882, il est vrai dirigée par le chef de la diplomatie malgache lui-même, ne sera pas mise en devoir de consultation auprès du gouvernement en cas d’éventuelles difficultés. L’ambassade est complétée par deux secrétaires, Andrianisa et Ranjalahy, et par deux interprètes, l’Anglais Tacchi et Rabibisoa.

Mais, la précipitation sous l’empire de laquelle cette ambassade se met en branle lui fait prendre de mauvais plis. Car, sa première destination prévue étant Paris, elle s’est en quelque sorte elle-même privée de l’appui matériel anglais au moment où, pourtant, les rapports avec l’Angleterre impériale étaient plus qu’au beau fixe. L’ambassade a donc dès le départ du faire face à d’inattendues difficultés matérielles de transport, en particulier à Tamatave où le consul Baudais s’était replié après son départ d’Antananarivo en mai 1881 et fit tout pour retarder l’embarcation de l’ambassade malgache à bord d’un navire…français. Et ce n’est que le 19 août 1882 que l’ambassade itinérante malgache put s’embarquer sur « Le Touareg » pour n’arriver à Paris, avec une escale de courte durée à Marseille, que le 6 octobre 1883.

C’est le 14 octobre 1882 que Duclerc, le Ministre français des affaires étrangères, reçoit son homologue malgache et sa délégation pour une formelle et première prise de contact. Les pourparlers, qui voient les Malgaches face à des interlocuteurs du Quai d’Orsay et du ministère de la Marine, commencent le 17 du même mois avec, d’emblée, des difficultés référentielles car, de façon provocatrice la partie française conteste la souveraineté de la Reine Ranavalona II sur toute l’étendue de Madagascar, le titre de « Roi de Madagascar » ayant pourtant été acté et reconnu de jure à Radama 1er et cette référence de souveraineté n’ayant été depuis lors nullement contestée au regard du droit des gens, cette norme juridique alors en vigueur sur le plan international.

Les pourparlers devaient-ils alors se trouver ainsi bloqués, la partie française faisant de la question un préalable ? Le chef de la mission diplomatique malgache cherche alors du côté anglais, par le biais d’un message pressant, une sorte d’intermédiation ; mais l’Angleterre impériale, dont la Reine Victoria était devenue depuis 1877 l’ « Impératrice des Indes » et qui avait fort à faire contre les Boers en Afrique du Sud, sans parler de ses propres difficultés en Egypte, n’entendait point, une fois encore, s’embarrasser d’éventuelles difficultés avec la France au moment où ces deux puissances coloniales poursuivaient dans leurs sphères d‘expansion respectives des buts hautement stratégiques à l’échelle de la planète (souvenons-nous déjà des réticences anglaises face aux sollicitations diplomatiques malgaches lors des difficiles négociations malgacho-françaises de 1863…- voir notre article daté du 4 octobre 2014 : « L’ambassade royale malgache de 1863 » sur ce même Blog – ).

Ainsi, ces pourparlers malgacho-français se bloquèrent-ils, ce même en dépit d’une ultime contre-proposition de Ravoninahitriniarivo qui pensait pouvoir satisfaire les Français en leur proposant le principe de concessions sous forme de baux emphytéotiques. Perdant patience, le ministre français des affaires étrangères adresse le 17 novembre 1882 à son homologue malgache une note en forme d’ultimatum, exigeant que la partie malgache reconnaisse le principe du protectorat français sur les portions de territoires que les soldats malgaches avaient occupées sur la côté est de Madagascar.

Dès lors, les évènements diplomatiques se précipitent.

La mort dans l’âme, Ravoninahitriniarivo et Ramaniraka décident de jouer le tout pour le tout en abandonnant là provisoirement les pourparlers avec la France et se rendent en Angleterre avec toute la délégation dès le 26 novembre. A Londres, le 2 décembre ils sont reçus dignement par Lord Granville, le Secrétaire d’Etat au Foreign office et sont même reçus par la Reine Victoria à Windsor. Mais, rien n’y fait, l’Angleterre au bout de plus de deux mois de pourparlers ne veut pas donner satisfaction aux malgaches au détriment éventuel de ses rapports avec la France… !

Après cet autre échec, que Ravoninahitriniarivo et sa délégation veulent considérer comme provisoire, l’ambassade malgache part le 20 février 1883 aux Etats-Unis où elle arrive d’abord à New-York le 3 mars, et c’est le 6 du même mois qu’à Washington elle est reçue par le Président A. Arthur. Les Etats-Unis sont animés d’un sentiment plutôt avenant par rapport à la situation dans laquelle se trouve Madagascar vis-à-vis de la France et, d’une certaine façon, de l’Angleterre. La vision internationale des Etats-Unis, nourrie par la « doctrine Monroe », n’a pas du tout les mêmes références que celles de la France. Cela donne quelques aises à la diplomatie malgache qui trouve là une ouverture importante, puisqu’au résultat de pourparlers fructueux un traité d’amitié est signé le 12 mars 1883 aux termes duquel, en particulier, la souveraineté de la Reine Ranavalona II sur toute l’étendue de Madagascar est implicitement reconnue. Néanmoins, les Etats-Unis n’entendent point aller plus loin, notamment dans un soutien diplomatique, et surtout pas matériel, aux revendications malgaches face à la France.

L’ambassade malgache est cependant rassérénée par son périple américain et revient en Angleterre le 10 avril 1883 reprendre là où elle les avait laissés des pourparlers qu’elle espère désormais faire aboutir avec les Anglais. Mais, ces derniers restent fermes : no way, tel put être résumée la réponse anglaise… !

Qu’à cela ne tienne, tenaces, Ravoninahitriniarivo et sa délégation partent pour l’Allemagne où ils arrivent dès le 18 avril, étant reçus par le ministre allemand des affaires étrangères puis par l’Empereur Guillaume II lui-même, espérant toujours qu’entre-temps les « amis » anglais se raviseraient. Ici à Berlin, le même scenario qu’à Washington se déroule : signature d’un traité, cette fois-ci de commerce, mais refus de l’Allemagne de s’avancer davantage dans le sens d’un soutien diplomatique aux malgaches face à la France…

Retour à Londres. Mais, l’obsession de l’ambassade malgache commence à gêner les Anglais…Entre-temps, vient de Paris une invitation de Jules Ferry, l’ « apôtre » de la « colonisation civilisatrice » et néanmoins Président du Conseil français. C’est uniquement pour signifier à Ravoninahitriniarivo le 18 juin 1883 que les pourparlers avec la France sont définitivement rompus, puisque de fait dès mai 1883 les navires de guerre français de l’Amiral Pierre s’étaient présentés face à Majunga, que dès le 25 mai les troupes françaises avaient occupé le port, et que tous les autres accès maritimes malgaches furent prestement encerclés par la marine française.

Ainsi prend fin la dernière ambassade royale itinérante malgache. Comble de malheur, le 13 juillet 1883 la Reine Ranavalona II meurt.

L’ambassade rentre à Madagascar pour y débarquer le 24 septembre 1883.

En 1885, au résultat d’un conflit mi-armé mi-diplomatique un traité est signé entre Madagascar et la France le 17 décembre 1885, établissant à Madagascar un protectorat qui ne dit pas son nom mais en vertu duquel la diplomatie malgache entre dans le rang français, faisant de Madagascar un royaume en sursis (sur ces développements, voir nos articles datés du 14 octobre 2013 et du 16 octobre 2013 : « Réformateurs et modernisateurs de Madagascar », 8ème et 9ème parties sur ce même Blog).

Jean-Pierre Razafy-Andriamihaingo.

#CHRONIQUES

Posts à l'affiche
Posts Récents
Archives
Rechercher par Tags
Pas encore de mots-clés.
Retrouvez-nous
  • Facebook Basic Square

© 2021 Africana TV CARAIBES .