DIASPORA EUROPE: Nounous noires, bébés blancs


La bourgeoisie parisienne confie ses enfants à des Africaines. Une sociologue a enquêté.

Visage pâlot enturbanné dans un tissu aux couleurs vives, jambes collées serrées contre les flancs de la nourrice, un enfant blanc, "porté à dos" comme on le fait en Afrique noire, dort gentiment contre sa nounou africaine.

Ce tableau, surpris dans le métro parisien et encore incongru il y a quinze ans à peine, est devenu l'ordinaire de nos mythologies urbaines. Traversez les squares des quartiers bobos, faites les sorties d'école des quartiers chics et le phénomène vous sautera aux yeux : à Paris comme dans toutes les capitales du monde riche, les enfants de l'élite sont désormais à la charge de migrantes du monde pauvre.

Pour les petits Parisiens : souvent des Africaines, plus rarement des Maghrébines ou des filles de l'Est. Pour les enfants de cadres de Hongkong : des Chinoises de Chine populaire.

Pour ceux de New York et de Washington : des Philippines ou des Colombiennes...

Jamais, en France, la classe supérieure n'avait encore confié ses enfants à des femmes aussi radicalement éloignées de ses propres repères. Et il a fallu un hasard, que la sociologue Caroline Ibos se trouve à lire plusieurs jours de suite sur le banc d'un square parisien, qu'elle y découvre un rendez-vous de nounous ivoiriennes, observe leurs façons de materner les petits Blancs, prête l'oreille à leurs conversations et perçoive très vite toute la difficulté de cette nouvelle domesticité pour que le phénomène soit enfin exploré. Fruit de trois ans d'enquête auprès d'une quinzaine de nourrices ivoiriennes et d'une vingtaine de familles employeuses, Qui gardera nos enfants ? est le récit palpitant du face-à-face quotidien, vaudevillesque en même temps qu'éminemment politique, entre ces employeuses et ces employées que tout oppose : culture, argent, éducation, Histoire, jusqu'à ce passé colonial, qui n'est jamais très loin, comme le démontre l'auteur, dans l'esprit de l'une comme de l'autre.

Pourtant, ces femmes si dissemblables ont en commun la division morale, le conflit intérieur cher à Élisabeth Badinter, un "marais des sentiments", comme l'appelle l'auteur, dans lequel au fond elles s'embourbent ensemble. Pour l'une, il s'agit de donner son temps, sa peine et parfois son amour aux enfants de l'autre, alors que ses propres petits, presque toujours restés au pays, grandissent loin de ses bras. "Tu penses tout le temps à ton bébé là-bas en t'occupant du bébé que tu as sous la main", dit une nounou à la sociologue. Pour l'autre, il s'agit de confier les siens à une femme dont elle ne sait rien et de croire sur parole, chaque soir, un invérifiable récit. L'une a le pouvoir financier et l'autre celui, immense, de materner comme elle l'entend l'enfant de la première. Déclassement

Et puis il y a ces appartements parisiens dans lesquels les nounous travaillent, ces objets, ces vêtements de prix dont elles ont également la charge et auxquels elles ne peuvent prétendre. Payées en moyenne 1 200 euros net par mois, la plupart, pionnières d'une immigration féminine ayant commencé au début des années 90, renvoient au moins un tiers de leur salaire au pays - les hommes n'en renvoient qu'un cinquième ; alors elles vivent mal, partagent de minuscules espaces ou logent chez des marchands de sommeil. "Pour elles, c'est un véritable déclassement, car celles qui émigrent seules d'Afrique ne sont pas issues des milieux les plus pauvres, explique Caroline Ibos. Elles sont émancipées, viennent plutôt des classes moyennes, ont souvent elles-mêmes au pays des bonnes sur lesquelles elles se déchargent en partie du matériel. Envoyées en France par le groupe pour faire la fortune de tous, elles doivent économiser et supportent mal le fait d'être à leur tour la domestique d'une autre, d'être exposées à un niveau de vie auquel elles n'ont pas accès." Conflit, paradoxe que les employeuses vivent comme en miroir. Car, dans ces intérieurs que ces jeunes mères rêvent en havre de paix, la nounou fait entrer les signes extérieurs d'un monde inconnu, chargé politiquement, d'une misère qu'elles n'ont pas envie de voir, chaussures abîmées traînant au salon, parfum bon marché flottant dans les pièces.

Et les voilà, jeunes bobos affichant volontiers leurs convictions de justice sociale et d'antiracisme, piégées dans un rôle de dominante, calculant au plus juste le salaire de l'autre pour ne pas obérer le leur, professant enfin un essentialisme de race qui, rapporté sans pitié par l'auteur, devrait les faire bondir : "Les Africaines ont la réputation de ne rien foutre. Les Asiatiques sont inexpressives et glaciales. Les Arabes sont très dures avec les enfants", explique l'une de ces jeunes femmes. "Elles vivent un hiatus très difficile entre leurs convictions et leur morale quotidienne", dit la sociologue. "Nos appartements sont transformés en véritables laboratoires politiques et je suis étonnée qu'au fond cela ne se passe pas si mal", ajoute-t-elle.

Dans ce bras de fer de velours entre employeuse et employée existe cependant une dissymétrie flagrante. Parce qu'elle préfère ne rien en savoir, ou que l'autre la lui dissimule sciemment, la première ignore tout ou à peu près tout de la vie de la seconde, tandis que la nounou vit au coeur même de l'intimité de son employeuse.

Elle materne ses enfants, ramasse le petit linge et les papiers qui traînent, est témoin de ses conflits conjugaux, de ses déboires économiques, travaille au centre névralgique de la famille française. Elle en est donc, et c'est peut-être l'aspect le plus drôle de ce livre, l'implacable ethnologue. Caroline Ibos a assisté à d'innombrables conciliabules de square. Elle a noté les revendications et le mécontentement qui font de ces conseils de bac à sable de véritables réunions syndicales. Elle a surtout observé le petit théâtre que ces femmes rejouent en riant : l'une singeant l'employeuse et l'autre le mari, l'autre imitant enfin les caprices des petits, toutes critiquant avec esprit, comme les Persans de Montesquieu, les manies, les amours et les méthodes éducatives de ces exotiques Parisiens... "Bien sûr, nos façons de vivre et d'élever nos enfants les étonnent, dit la sociologue. Il n'empêche que, contrairement aux hommes immigrés, elles se trouvent au coeur même du système d'éducation de l'élite." Elles le moquent pour l'essentiel. Mais y glanent aussi pour leurs propres enfants, démontre l'auteur, un ou deux secrets de fabrication.

Phénomène nouveau

Le système de la nounou à domicile se met en place en France au milieu des années 90, grâce à la création d'une allocation et d'un crédit d'impôt pour les familles employeuses. Il est presque exclusivement parisien. En province sont préférées les assistantes maternelles - qui gardent plusieurs enfants chez elles -, un système que le coût de l'immobilier parisien rend de plus en plus difficile. " En Afrique, on pense qu'un bébé sait ce qui est bon pour lui "

On ne materne pas les enfants de la même façon sur tous les continents. L'ethnologue Suzanne Lallemand - auteur, avec la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval, de " L'art d'accommoder les bébés " (Odile Jacob) - donne une idée du fossé qui sépare les pratiques des mères françaises de celles de leurs nounous africaines.

Le Point : Pour que le bébé dont elle a la garde s'apaise, l'une des nounous raconte qu'elle fait parfois comme on le fait chez elle en Côte d'Ivoire : elle lui chatouille le sexe. Le geste n'est pas malsain à ses yeux, mais elle sait qu'il ferait bondir son employeuse... Suzanne Lallemand : C'est un geste très répandu en Afrique noire mais aussi dans tout le Moyen-Orient, et il est vraiment insignifiant. On fait cela pour calmer le petit, voilà tout. En Afrique, ce qui importe, c'est que le bébé soit heureux. D'ailleurs, les petits pleurent peu, un grand calme préside aux relations parents-enfants. Vous ne verrez pas de mère hurler sur son petit comme on le voit souvent ici.

Comment l'expliquez-vous ? Là-bas, les enfants sont l'affaire de tous, ils s'élèvent à plusieurs, les mères sont beaucoup moins dans un lien d'exclusivité à l'enfant. Qu'il aille téter le sein d'une autre femme, quelle importance ? Il n'est pas comme ici le centre de l'attention, il est là au milieu de tous, constamment porté par sa mère, sa soeur, la voisine, mais on y est comme indifférent.

Les Françaises sont mécontentes de voir leurs nounous, au square, parler entre copines sans un regard pour les bébés dans leurs poussettes, mais vous ne verrez pas en Afrique une femme s'accroupir pour jouer avec son petit et s'extasier de ses progrès. Il est là, elle vaque à ses occupations, et tout est bien. A-t-on là-bas les mêmes repères quant aux apprentissages du bébé, la propreté, la marche, l'alimentation ? Leurs bébés savent marcher et sont propres beaucoup plus tôt que les nôtres, mais aucune mère, contrairement aux Françaises, ne saura vous dire à quel âge son enfant a fait ses premiers pas : ce n'est pas un sujet.

Les Africaines sont très surprises par notre obsession des rythmes, des horaires, des apprentissages. Là-bas, on pense qu'un bébé sait ce qui est bon pour lui : c'est quand il pioche de lui-même un aliment dans l'assiette de sa mère qu'on estime qu'il a le bon âge pour le consommer. Ici, ce sont les caprices, les disputes entre frères et soeurs qui semblent choquer les nounous ivoiriennes. Il y a un jeu qui consiste, en Afrique, à réclamer sans raison au bébé, aussitôt qu'il est en possession d'un objet ou d'un gâteau, ce qu'il a dans les mains. On ne cède pas jusqu'à ce qu'il le donne, on le lui rend, puis on le réclame encore. On fait cela très tôt, avec tous les petits. C'est ludique, et ils apprennent dès leur première année à partager.

Qui gardera nos enfants ? de Caroline Ibos (Flammarion, 320 p., 21 euros).

Violaine de Montclos Credit photo Rodolphe sebbah.

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